L’histoire de la médecine recèle des chapitres si déconcertants qu’ils semblent sortis d’un roman d’épouvante. Parmi eux, l’usage de la “poudre de momie” occupe une place de choix. Du XIIe au XVIIIe siècle, en Europe, les apothicaires vendaient à prix d’or des fragments de corps embaumés, broyés en une fine poussière noire, censée guérir presque tous les maux.
Mais derrière cette pratique macabre se cache l’une des plus grandes erreurs de traduction et de compréhension de l’histoire des sciences. Une méprise qui a poussé des générations d’Européens à consommer des restes humains alors qu’ils cherchaient, sans le savoir, les bienfaits d’un trésor minéral bien plus pur.
L’origine du mal : Une erreur de traduction persane
Tout commence avec le mot mūmiyā. Dans la langue persane ancienne, ce terme désignait une substance naturelle bien précise : un bitume bitumineux ou un asphalte qui suintait naturellement des rochers dans certaines régions d’Iran. Ce “sang de la terre” était récolté pour ses propriétés cicatrisantes, anti-inflammatoires et fortifiantes exceptionnelles.
Pour les médecins arabes et persans du haut Moyen Âge, comme Avicenne, le mūmiyā était un remède précieux et rare. Cependant, lors de la traduction des textes médicaux vers le latin, une confusion fatale s’est opérée. Le mot mūmiyā ressemblait étrangement au terme désignant les corps embaumés d’Égypte (les momies), car ces dernières étaient recouvertes d’une résine noire et luisante lors du processus de préservation.
Cette confusion linguistique a conduit les apothicaires à vendre des restes humains broyés, alors que les textes anciens vantaient en réalité les mérites d’une résine minérale aux vertus millénaires issue des montagnes. En croyant ingérer la force des anciens Égyptiens, les Européens ne faisaient que consommer un substitut macabre du véritable bitume minéral dont le Shilajit est le cousin le plus proche.
La momie comme panacée : Un commerce florissant
Dès le XIIe siècle, la demande pour la “mummie” devient colossale. On l’utilise pour tout : arrêter les hémorragies, soigner les fractures, calmer les maux d’estomac ou traiter les empoisonnements. La substance est alors considérée comme une panacée universelle.
Le commerce s’organise. Des cargaisons entières de momies quittent l’Égypte pour rejoindre les ports de Venise ou de Marseille. À l’époque, personne ne s’offusque du caractère sacrilège de la chose. La science de l’époque, imprégnée de magie et d’alchimie, considère que l’esprit vital contenu dans le corps embaumé peut être transféré au malade.
Le prix de la poudre de momie atteint des sommets, à tel point que les contrefaçons se multiplient. Des marchands peu scrupuleux fabriquent de “fausses momies” à partir de corps de condamnés à mort ou de voyageurs décédés, qu’ils font sécher au soleil avec du bitume bon marché pour imiter l’aspect des antiquités égyptiennes.
Des voix s’élèvent contre le “cannibalisme médical”
Il faudra attendre la Renaissance pour que des doutes sérieux apparaissent. Ambroise Paré, le père de la chirurgie moderne et médecin des rois de France, fut l’un des premiers à dénoncer cette pratique. Il s’étonnait que l’on puisse espérer la guérison en mangeant “la charogne des anciens Égyptiens”.
Paré avait compris deux choses : d’une part, l’inefficacité totale du remède sur le plan biologique, et d’autre part, les risques sanitaires liés à l’ingestion de chairs en décomposition. Malgré ses avertissements, la croyance est si ancrée que même des figures comme François Ier portaient toujours sur eux une petite bourse contenant un mélange de poudre de momie et de rhubarbe pour parer à tout accident de chasse.
Anthropologie de la noirceur : Pourquoi y croyait-on ?
D’un point de vue anthropologique, le succès du Mummia en Europe repose sur la fascination pour la couleur noire et la substance résineuse. Dans l’imaginaire médiéval, une substance noire et dense qui résiste au temps possède nécessairement une force vitale concentrée.
C’est là que le lien avec les minéraux comme le Shilajit devient frappant. L’homme a une intuition juste : il cherche une “essence de vie” condensée par le temps. Mais là où l’Orient a su identifier cette essence dans les exsudats rocheux créés par la compression millénaire des végétaux, l’Occident s’est égaré dans la chair humaine, victime d’une étiquette mal traduite.
Le Shilajit, avec sa couleur noire bitumineuse et sa texture goudronneuse, ressemble visuellement à ce que les apothicaires de la Renaissance croyaient trouver dans les momies. La différence est fondamentale : le Shilajit est une biomasse propre, née de la géologie, tandis que la poudre de momie n’était qu’un artefact de la mort.
La fin d’une ère et l’héritage scientifique
Le commerce de la poudre de momie a périclité au XVIIIe siècle, sous l’influence des Lumières et d’une meilleure connaissance de l’histoire de l’Égypte. Les pharmaciens ont progressivement retiré les bocaux étiquetés “Mumia” de leurs étagères, les remplaçant par des produits chimiques plus stables.
Pourtant, cette erreur historique nous enseigne une leçon précieuse sur la transmission du savoir. Elle illustre comment une vérité biologique (les bienfaits des exsudats minéraux riches en acides humiques) peut être déformée par la culture et la langue au point de devenir une pratique aberrante.
Aujourd’hui, nous avons la chance de pouvoir séparer le mythe de la réalité. Nous savons que la force recherchée par nos ancêtres n’était pas dans les tombes égyptiennes, mais dans les processus alchimiques naturels de la Terre elle-même.
L’héritage d’une quête d’immortalité
L’histoire du Mummia est un rappel puissant de la fragilité de notre savoir. Elle souligne également une vérité universelle : depuis l’Antiquité, l’humanité cherche dans les substances sombres et denses une clé pour la longévité et la guérison. En corrigeant l’erreur des anciens Européens, nous revenons à la source originale : une médecine minérale, née de la roche et du temps, dépouillée de son voile macabre pour ne garder que l’efficacité pure de la nature.
